La maison du gardien · Le petit salon

Les choses qu’on ne se dit pas

Deux fauteuils, face à face

Dans ce petit salon, il y a deux fauteuils. Le sien, et le vôtre. Sous les coussins, des phrases qui ne sont pas encore sorties. Pas des secrets : des choses qu’on garde, par délicatesse, par pudeur, ou parce qu’on ne sait pas comment l’autre les recevra.

Mode d’emploi : soulevez les coussins des deux fauteuils. Ce qui retient chaque phrase n’est qu’une hypothèse : la personne en face de vous, c’est vous qui la connaissez.

Je partage la vie…

Son fauteuil

Ce qu’[il|elle] ne vous dit pas.

Votre fauteuil

Ce que vous ne [lui|lui] dites pas.

Les choses qu’on ne se dit pas ne disparaissent pas. Elles attendent souvent qu’une première phrase leur ouvre la porte.

C’était la dernière pièce de la maison du gardien. Le manoir, lui, reste ouvert.

Tout le petit salon en version texte

Son fauteuil.

« J’ai peur de me tromper. » Toute la journée, on attend [de lui|d’elle] qu’[il|elle] soit sûr[|e] [de lui|d’elle]. Le soir, l’habitude reste : douter tout haut [lui|lui] semble interdit, même à la maison. Le doute pèserait peut-être moins lourd à deux. Et vous sauriez enfin pourquoi [il|elle] est si [silencieux|silencieuse] certains soirs.

« Je suis fatigué[|e], vraiment. » Le dire, c’est le rendre réel. Et [il|elle] ne veut pas vous inquiéter : [il|elle] se dit que ça passera, comme les autres fois. Vous pourriez [lui|lui] offrir ce dont [il|elle] a besoin, plutôt que de le deviner.

« J’aimerais que tu me demandes comment je vais, vraiment. » [Il|Elle] attend que la question vienne d’elle-même. Demander qu’on [le|la] questionne [lui|lui] paraît étrange, presque gênant. Une simple question, posée au bon moment, ouvrirait peut-être la porte qu’[il|elle] n’arrive pas à pousser.

« Je suis fier[|e] de ce que j’ai fait aujourd’hui. » Ça [lui|lui] semble prétentieux, ou dérisoire à côté de tout ce qui reste à faire. Alors les réussites passent, sans témoin. Vous partageriez aussi ses bonnes journées, pas seulement ses soirs de fatigue.

« Je ne sais pas si j’ai encore envie. » C’est une phrase qui pourrait tout remettre en cause. [Il|Elle] préfère la garder pour [lui|elle], le temps d’y voir clair. Vous ne seriez plus seul[|e] à sentir que quelque chose a changé, sans pouvoir le nommer.

Votre fauteuil.

« Tu me manques, même quand tu es là. » Vous craignez que ça sonne comme un reproche. Ce n’en est pas un : c’est un manque. [Il|Elle] saurait que sa présence compte, pas seulement son retour à la maison.

« J’ai peur pour ta santé. » Vous ne voulez pas ajouter un poids à ceux qu’[il|elle] porte déjà. Alors vous surveillez, en silence. Votre inquiétude pourrait devenir une attention partagée, plutôt qu’une surveillance discrète.

« Je suis fier[|e] de toi. » Ça vous paraît évident. Et ce qui est évident, on finit par ne plus le dire. Une phrase qui ne coûte rien, et qui peut porter une semaine entière.

« Raconte-moi ta journée, même les mauvais moments. » Vous avez peur d’insister, ou de réveiller ce qu’[il|elle] essaie de laisser à la porte. Alors vous ne demandez plus. [Il|Elle] saurait qu’[il|elle] peut déposer ses journées, sans avoir à les rendre présentables.

« Moi aussi, parfois, j’ai besoin qu’on s’occupe de moi. » Sa charge à [lui|elle] semble plus lourde, plus urgente. Alors la vôtre attend son tour. La maison pourrait redevenir un endroit où l’on prend soin l’un de l’autre, dans les deux sens.

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